Le recours à l’histoire des sciences (en particulier l’histoire des idées scientifiques) est préconisé aujourd’hui dans les programmes d’enseignement secondaire, notamment dans le programme commun d’enseignement scientifique en classes de première et terminale. Le réseau des instituts nationaux supérieurs du professorat et de l’éducation (Inspé), via son premier « Formathon » organisé en juin 2022 dans le cadre du « Printemps de la recherche en éducation », a lancé une réflexion sur la mobilisation de l’histoire des sciences dans différents contextes d’enseignement du secondaire, à laquelle ont participé des inspecteurs pédagogiques régionaux, des enseignants et des enseignants-chercheurs de diverses spécialités. Commençons par rappeler brièvement quelques enjeux autour de cette introduction.
Histoire des sciences et enseignement : enjeux et contextualisation
L’intérêt d’introduire l’histoire des sciences dans l’enseignement a été l’objet de nombreux débats par le passé. Dès 1902, la réforme Georges Leygues de l’enseignement a insisté sur le rôle de l’histoire des sciences dans la transmission des savoirs, en particulier pour des publics non scientifiques. Nous renvoyons le lecteur au texte de Pierre Savaton, dans le présent volume, pour une mise en perspective de la place de l’histoire des sciences dans l’enseignement français. Outre-Atlantique, cette place a été discutée dès la seconde moitié du xxe siècle sous l’impulsion de Gerald Holton (1952 ; 2003) et le lancement du Harvard Physics Project (Rutherford et al., 1971-1972). Celui-ci prônait de manière ambitieuse une histoire des sciences « intégrée » à l’enseignement, à partir de laquelle l’enseignement disciplinaire devait se construire, et non une histoire des sciences « additionnelle » et minimaliste. Dans son article « Applied History of Science », John L. Heilbron a alors esquissé les contours d’une discipline recouvrant à la fois l’enseignement, les sciences de l’éducation et la politique scientifique (Heilbron, 1987). L’australien Michael R. Matthews (1994) est revenu quant à lui sur les différentes manières d’intégrer l’histoire des sciences à l’enseignement, à travers la revue Science & Education dont il est le fondateur et l’International History, Philosophy, and Science Teaching Group. Les questionnements soulevés par l’utilisation de l’histoire des sciences dans l’enseignement apparaissent également dans le contexte de la NoS (Nature of Science) en didactique, terminologie introduite par Norman G. Lederman dans les années 1990, dans le cadre d’une réflexion sur la dimension épistémologique de l’enseignement et l’apprentissage des sciences, et par conséquent sur l’image que la science véhicule d’elle-même auprès des élèves et des étudiants (cf. le texte de Laurence Maurines dans le présent volume).
Il ne s’agit pas dans cette contribution au présent volume de revenir sur les différentes modalités d’introduction de l’histoire des sciences et les nombreuses réalisations auxquelles elles ont donné lieu ; celles-ci ont en général en commun d’opérer dans un cadre bien défini : les attendus des enseignements sont fixés et délimités par les enjeux actuels de la discipline, et le schéma historique, lorsqu’il est mobilisé, met souvent l’accent sur des points passés à la postérité. Ce que nous interrogeons ici, par le biais d’une analyse historique précise, et dans une posture inversée en quelque sorte, c’est le contenu lui-même des savoirs à enseigner dès lors qu’ils sont précisément éclairés par l’histoire des sciences. L’objectif principal de cette démarche peut être perçu comme étant d’aider l’élève ou l’étudiant à mieux cerner le caractère évolutif de la pensée scientifique, en lui donnant accès à des moments clés de la science en train de se faire, et de le mettre ainsi en position de participer à une phase de création scientifique. Cette mise en situation demande corrélativement à reformuler les méthodes analytiques employées pour résoudre les problématiques posées et les rendre ainsi accessibles à des étudiants contemporains, en leur permettant d’en apprécier les enjeux. Nous illustrerons cette démarche dans les sections II et III à partir de deux exemples importants dans le domaine de la physique : les mouvements planétaires et la théorie de la relativité.
Notre approche s’accompagne d’un positionnement épistémologique spécifique. En effet, dès lors que sont discutés son intérêt pour l’enseignement et ses modalités, l’histoire des sciences n’échappe pas à une mise en relation avec l’épistémologie et la philosophie des sciences. Rappelons très schématiquement que la période moderne a été marquée au xviie siècle par un courant rationaliste (la raison comme source de connaissance) et un courant empiriste (la connaissance basée sur l’expérience), devenant inductiviste (la théorie comme généralisation issue de l’expérience) au xviiie siècle ; dans la seconde moitié du xixe siècle, avec Auguste Comte notamment, apparaît un courant positiviste empreint de la science des ingénieurs (traduisant la notion de progrès) ; dans les années 1930, le « falsificationisme » de Karl Popper inverse le rôle de l’« expérience cruciale » en mettant l’accent sur l’invalidation des théories plutôt que sur leur confirmation par l’expérience ; puis les « programmes de recherches » de Imre Lakatos dans les années 1960 analysent les mécanismes complexes de survie et d’adaptabilité des théories, jusqu’à leur remplacement lorsqu’elles deviennent « dégénérescentes » du fait d’un recours excessif à des hypothèses ad hoc pour englober de nouveaux faits ; une approche plus globale, de type sociologique, est entreprise, à la même période, par Thomas Kuhn (sur laquelle nous reviendrons plus bas). En ce qui nous concerne, nous nous plaçons dans le cadre d’une histoire conceptuelle des sciences, afin de retracer les mécanismes internes d’évolution d’une théorie dans sa dialectique avec l’expérience. Notre approche réintroduit un certain continuisme dans une épistémologie contemporaine traditionnellement marquée par la notion de rupture.
Entre rupture et continuité
Les physiciens français nous semblent plutôt enclins à favoriser (du moins implicitement), notamment à la suite des travaux de Gaston Bachelard ([1934] 2013, [1938] 2004), un regard qu’on pourrait qualifier de « présentiste » sur l’évolution des idées scientifiques. Cela s’observe en particulier à travers la place minime, voire inexistante, que les formations scientifiques consacrent en général dans le curriculum des étudiants de licence et de master à l’histoire des sciences (même si on peut trouver quelques contre-exemples), et à travers l’assimilation de l’histoire des sciences à une simple culture scientifique : l’histoire des sciences n’est pas mobilisée comme pouvant participer à la réflexion scientifique elle-même, mais est, au mieux, conçue comme une forme additionnelle à la transmission des connaissances. Rappelons que l’objectif de Bachelard, qui vivait à une époque ayant vu triompher la théorie de la relativité générale d’Albert Einstein et la mécanique quantique, était de montrer « que dans le détail des connaissances comme dans la structure générale du savoir, la science physique contemporaine se présente avec une incontestable nouveauté » (Bachelard, [1934] 2013 : 22). Cela l’a conduit à écrire, par exemple, que « c’est le cas, répétons-le, pour la conception einsteinienne dont la richesse et la valeur complexe font soudain apparaître la pauvreté de la conception newtonienne » (Bachelard, [1934] 2013 : 146). Une trentaine d’années plus tôt, le savant, mathématicien et physicien Henri Poincaré, mettait en garde, par anticipation, à l’égard d’une telle attitude dans l’enseignement, en conclusion de ses conférences consacrées à la « mécanique nouvelle », par exemple lors de sa conférence pour l’Association française pour l’avancement des sciences à Lille :
Pour conclure, il serait prématuré, je crois, malgré la grande valeur des arguments et des faits érigés contre elle, de regarder la mécanique classique comme définitivement condamnée. Quoi qu’il en soit, d’ailleurs, elle restera la mécanique des vitesses très petites par rapport à la vitesse de la lumière, la mécanique donc de notre vie pratique et de notre technique terrestre. Si cependant, dans quelques années sa rivale triomphe, je me permettrai de vous signaler un écueil pédagogique que n’éviteront pas nombre de maîtres, en France, tout au moins. Ces maîtres n’auront rien de plus pressé, en enseignant la mécanique élémentaire à leurs élèves, que de leur apprendre que cette mécanique-là a fait son temps, qu’une mécanique nouvelle, où les notions de masse et de temps ont une toute autre valeur, la remplace ; ils regarderont de haut cette mécanique périmée que les programmes les forcent à enseigner et feront sentir à leurs élèves le mépris qu’ils lui portent.
Je crois bien cependant que cette mécanique classique dédaignée sera aussi nécessaire que maintenant et que celui qui ne la connaîtra pas à fond ne pourra comprendre la mécanique nouvelle [théorie de la relativité restreinte]. (Poincaré, 1909 : 177)
Les physiciens connaissent aussi globalement l’approche de Kuhn en termes de « paradigmes » (même s’il lui a été reproché de ne pas en avoir donné une définition suffisamment claire). Dans La structure des révolutions scientifiques (Kuhn, [1970] 1983), l’auteur met ainsi l’accent sur le rôle de la communauté scientifique dans le processus de validation – d’acceptation par les pairs – d’une théorie. Dans cette perspective plus sociologique, le travail ordinaire d’un chercheur est de pratiquer une « science normale », en ciblant des problèmes types et en utilisant des méthodes de résolution standard dans un cadre théorique établi. Les physiciens évoluent dans ce « paradigme » jusqu’à ce qu’une « anomalie » vienne « contredire les résultats attendus dans le cadre du paradigme qui gouverne la science normale » (Kuhn, [1970] 1983 : 83). Concernant la théorie de la relativité restreinte, Kuhn nous dit :
Les études de Maxwell sur le comportement électromagnétique des corps en mouvement ne faisaient pas intervenir l’entraînement de l’éther [le milieu hypothétique de la propagation de la lumière] et il s’avéra très difficile d’introduire cet entraînement dans la théorie. En conséquence, toute une série d’observations antérieures conçues pour déceler le mouvement à travers l’éther parurent anormales. Peu après 1890, on vit donc naître toute une série de tentatives, aussi bien expérimentales que théoriques, pour déceler le mouvement par rapport à l’éther et pour inclure dans la théorie de Maxwell la rigidité de l’éther. Les premières aboutirent uniformément à des échecs […]. Les dernières semblèrent au début plus prometteuses, en particulier celles de Lorentz et Fitzgerald, mais elles mirent en évidence d’autres énigmes et le résultat final fut précisément une prolifération de théories concurrentes qui sont les signes concomitants d’une crise. C’est sur cet arrière-plan historique qu’apparut en 1905 la théorie de la relativité restreinte d’Einstein. (Kuhn, [1970] 1983 : 110-111)
Cette présentation historique, quelque peu schématique de la période qui a précédé l’émergence de la théorie de la relativité restreinte, autoalimente le fait même que Kuhn veut mettre en évidence : les changements de paradigmes et leur incommensurabilité, à travers des « révolutions », ici avec un avant et un après 1905 distincts. La théorie de la relativité restreinte y apparaît ainsi abruptement, sans lien fort avec ce qui la précède. Pourtant, aux dires même d’Einstein, sa théorie s’inscrit dans une forme de continuité :
Des exemples du même genre [à l’induction électromagnétique], ainsi que les expériences entreprises pour démontrer le mouvement de la Terre par rapport au « milieu où se propage la lumière » et dont les résultats furent négatifs, font naître la conjecture que ce n’est pas seulement dans la mécanique qu’aucune propriété des phénomènes ne correspond à la notion de mouvement absolu, mais aussi en électrodynamique. Pour tous les systèmes de coordonnées pour lesquels les équations mécaniques restent valables, les lois électrodynamiques et optiques gardent également leur valeur ; c’est ce qui a déjà été démontré pour les grandeurs au premier ordre [en V/c]. (Einstein, [1905] 1925 : 2)
« L’approximation au premier ordre des grandeurs » sera précisément le sujet de notre discussion à la section III consacrée à la relativité. Du point de vue de l’enseignement de la théorie de la relativité, l’introduction de ruptures conceptuelles empêche la mise en place de toute démarche d’enseignement apte à suivre dans les faits le développement de l’esprit scientifique, à un moment particulièrement important : l’enseignant n’a dès lors plus aucun moyen de faire dialoguer les paradigmes entre eux. Les approches bachelardienne et kuhnienne, qui insistent sur des ruptures, introduisent une forme d’étanchéité, de cloisonnement et une relation d’ordre présentiste entre les connaissances, peut-être justifiables d’un point de vue philosophique ou épistémologique, mais qui enferment élèves et étudiants dans des schémas de pensée figés ; dans le champ de l’enseignement, il nous semble que ces approches (implicites dans les programmes) peuvent être considérées comme en partie responsables des échecs répétés de l’introduction de la relativité restreinte dans le secondaire.
Notre objectif est de montrer que l’on peut avoir, dans l’enseignement, un intérêt à revenir à une analyse historique détaillée, plus fidèle, pour concevoir de nouvelles modalités d’apprentissage. Notre approche met l’accent sur de petites évolutions – à défaut de révolutions – que l’on pourrait qualifier de « glissements conceptuels », qui sont autant d’étapes qui se sont avérées nécessaires à l’émergence du nouveau paradigme (alors même que celui-ci n’est pas encore identifié comme tel) et dont la trace se retrouve dans la théorie finale (pour un œil averti). Notre approche réintroduit une composante historique « continuiste » pour apprécier l’évolution des idées scientifiques, beaucoup plus familière aux mathématiciens qu’aux physiciens, qu’Henri Poincaré prenait en compte en ces termes dans La valeur de la science :
Vous avez vu sans doute ces assemblages délicats d’aiguilles siliceuses qui forment le squelette de certaines éponges. Quand la matière organique a disparu, il ne reste qu’une frêle et élégante dentelle. Il n’y a là, il est vrai, que de la silice, mais, ce qui est intéressant, c’est la forme qu’a prise cette silice, et nous ne pouvons la comprendre si nous ne connaissons pas l’éponge vivante qui lui a précisément imprimé cette forme. C’est ainsi que les anciennes notions intuitives de nos pères, même lorsque nous les avons abandonnées, impriment encore leur forme aux échafaudages logiques que nous avons mis à leur place […]. (Poincaré, 1904 : 28-29)
Les cadres ne se sont pas brisés parce qu’ils étaient élastiques ; mais ils se sont élargis ; nos pères, qui les avaient établis, n’avaient pas travaillé en vain ; et nous reconnaissons dans la science d’aujourd’hui les traits généraux de l’esquisse qu’ils avaient tracée. (Poincaré, 1904 : 180)
Pour saisir ces petites évolutions, nous devons nous plonger dans des moments cruciaux au cours desquels des étapes intellectuelles décisives se produisent, des moments de création où la connaissance est en train de s’élaborer. Ces « moments » sont en général ignorés par l’enseignement, car ils sont perçus comme des « transitions » ne correspondant qu’à la formulation de « solutions approchées », éphémères et donc indignes d’être enseignées. Or, ce sont précisément ces phases intermédiaires, ces étapes, ces « ponts » entre les connaissances, qui peuvent offrir à l’enseignant la possibilité d’interroger le cadre épistémologique dans lequel il évolue et au pédagogue de renouveler son inspiration. Dans les deux exemples qui suivent, nous allons examiner des solutions approchées au regard des théories admises ultérieurement, dans le sens mathématique d’un développement limité au premier ordre dans les variables pertinentes du problème considéré, ce que nous résumerons par « physique au premier ordre » : l’excentricité e pour l’équant de Johannes Kepler au regard de la mécanique newtonienne ; le rapport V/c de la vitesse de la Terre sur son orbite à la célérité de la lumière dans le vide pour le temps local de Hendrik Antoon Lorentz de 1895 au regard de la théorie de la relativité restreinte. C’est aussi une « physique de l’éphémère », car ces moments n’ont pas eu vocation à perdurer, pour des raisons contingentes : la valeur trop importante de l’excentricité de Mars pour le modèle d’équant qui invalide son utilisation pour toutes les planètes du système solaire imaginée initialement par Kepler ; le passage à la nouvelle expression du temps local de Lorentz en 1904, à laquelle Einstein donnera tout son sens cinématique dans le cadre de la théorie de la relativité restreinte (Einstein, [1905] 1925), sans faire explicitement référence à la formulation de 1895.